Le bouleversement géologique que nous venons d'évoquer a en fait créé deux Corse : la Corse du Centre, de l'Ouest et du Sud, torturée, dure, granitique; la Corse du Nord-Est, surgie lors du plissement alpin, au Tertiaire, composée de roches sédimentaires. La cassure entre les deux "îles" suit une ligne, un fossé, grossièrement jalonnée aujourd'hui par l'Ile-Rousse, Ponte Leccia, Corte, Aleria.
La deuxième Corse se compose de la Castagniccia, du Cap, du Nebbio, aux vallées accessibles, aux cultures plus aisées. Les villages sont ouverts sur la mer, au contact avec le monde.
A la diversité des sols correspondent nécessairement des comportements humains différents. Au sud, dans l'Au-delà des Monts "di qua dai monti", terre des seigneurs du sud fiers, vaniteux, guerroyeurs, se perpétua longtemps une féodalité de clocher. Au nord, dans l'En-deçà des Monts (en deçà par rapport à la péninsule italienne), l'organisation sociale et politique à l'échelon local reposa très tôt sur une conception démocratique de la commune. Ce fut la Terre du Commun, opposée à la Terre des Seigneurs. Toute l'île, hommes et nature, est d'ailleurs placée sous la loi de la disparité et de la variété : c'est pour son peuple éternellement partagé une faiblesse congénitale, mais c'est pour le visiteur un puissant attrait que ces paysages renouvelés.
A la variété des horizons due à la morphologie et au relief, s'ajoute le constant changement de la végétation dû à l'altitude.
En ce pays vertical, on trouve le palmier et l'olivier sur le rivage et, à une heure de voiture, les alpages fleuris et les forêts profondes. Les boulevards d'Ajaccio sont bordés de lauriers-roses et, à vingt kilomètres, on cueille le cyclamen et l'orchidée.
La moindre excursion en direction de l'intérieur de l'île permet de traverser des zones de végétations différentes. Sur le rivage même se développe toute la flore méditerranéenne : agaves, figuiers de Barbarie, géraniums géants, carpobrotus ou "figues des Hottentots" qui couvrent la rocaille de leurs feuilles épaisses et de leurs fleurs d'un violet intense.
Les arbres sont le palmier, planté pour décorer les villes; l'eucalyptus introduit en 1866 par le directeur du pénitencier d'Ajaccio-Castellucio en vue d'assainir les estuaires et le bord des routes : certains de ces "arbres à fièvre", dont la mission est aujourd'hui purement ornementale, ont acquis des tailles impressionnantes; des platanes atteignent aussi des proportions respectables; les pins parasols sont rares, encore qu'il en existe des bosquets gigantesques, à la sortie nord d'Ajaccio par exemple.
Dans les jardins, le figuier répand à la ronde son parfum; l'amandier, le cerisier, le pommier fleurissent tour à tour. Le peuplier d'Italie marque de sa grâce les prairies humides des basses vallées. Les orangers, cédratiers, citronniers, mandariniers zébrent la plaine orientale de leurs alignements; d'autres agrumiers, dont les propriétaires tirent fierté de leur grand âge - "Mes orangers ont été plantés avant l'arrivée des Français!" - se cachent dans la fraîcheurdes talwegs, en Balagne notamment.

Trois essences typiquement méditerranéennes se retrouvent, avec la vigne, sur les premiers escarpements tout autour de l'île : l'olivier, d'autant plus photogénique qu'il est mal traité ou pas traité du tout; le chêne-liège, particulièrement répandu dans la région de Porto Vecchio; le chêne vert ou yeuse qui semble annoncer un peu partout l'assaut dévastateur du maquis.
Vers 500m apparaît le châtaignier. Grâce à lui, la Corse a pu se nourrir pendant des siècles. Il est une des parures de l'île qu'il couvre en automne d'un manteau d'or.
Un peu plus haut, commence le règne des conifères : pins et pins laricio, l'arbre corse par excellence, dressés d'un jet de trente, quarante mètres et parfois davantage, leur huppe sombre rognée par le vent des cols.
En montant encore, le hêtre à l'écorce brillante et aux feuilles tendres s'installe, discrètement d'abord dans les blancs de la pinède, puis en grand seigneur jusque très près des sommets où il n'est supplanté que par d'impénétrables taillis d'aulnes nains.